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Tribune

Faut-il encore un traducteur quand l’IA traduit ?

Traductrice indépendante depuis 2013 et experte assermentée près la cour d’appel de Dijon, je réponds ici à la question qu’on me pose le plus souvent depuis trois ans, en donnant ce que je vois de mon poste de travail et ce que les études disponibles permettent d’affirmer.

Portrait de Silvia Vannier-Feranec

Silvia Vannier-FeranecTraductrice anglais et allemand vers le français

La question qu’on me pose

« Est-ce que tu as encore du travail en tant que traductrice indépendante, avec l’IA ? »

On me la pose régulièrement, et je la comprends : n’importe qui traduit aujourd’hui un texte entier en quelques minutes, et le résultat est souvent lisible. Répondre que rien n’aurait changé serait malhonnête, et personne ne me croirait.

Ce qui a changé, ce n’est pas la quantité de travail, c’est sa nature. Une traduction professionnelle a toujours mobilisé deux personnes, celle qui traduit et celle qui relit. La traduction automatique a pris la première place dans une partie des projets, et les agences qui la déploient continuent de confier la seconde à quelqu’un. C’est ce poste que j’occupe de plus en plus souvent, et il porte un nom : la post-édition.

Deux personnes, deux postes

Traditionnellement

Celle qui traduit

Celle qui relit

Dans une partie des projets

La traduction automatique

La post-édition

Ce que je fais quand une agence m’envoie une traduction automatique

Je reprends les textes produits par un moteur de traduction automatique et je les amène au niveau attendu d’une traduction humaine : sens vérifié contre la source, terminologie alignée sur vos glossaires, style rendu naturel, faux amis et contresens éliminés. Post-édition légère ou complète, selon l’usage prévu du texte et le budget.

C’est une prestation que beaucoup de traducteurs refusent, et les chiffres le disent mieux que moi : dans la consultation menée par la Société française des traducteurs auprès de ses membres en mars et avril 2026, à laquelle 374 d’entre eux ont répondu, 93 % déclarent préférer traduire plutôt que post-éditer, et 6 % seulement de ceux qui la pratiquent l’ont choisie. Je la propose, à condition qu’elle soit reconnue et facturée à sa juste valeur.

déclarent préférer traduire plutôt que post-éditer
93 %
seulement des traducteurs qui post-éditent le font par choix
6 %

Société française des traducteurs, consultation des membres de mars et avril 2026, rapport de juin 2026, 374 répondants

Ce que je corrige, et ce n’est pas ce qu’on imagine

Ce que je reprends n’est presque jamais une faute d’orthographe ni de grammaire, ces erreurs-là ont pratiquement disparu. Ce sont des subtilités : un mot qui sonne mieux qu’un autre dans son contexte, une répétition qui alourdit, un phrasé à défaire, une nuance de registre qui ne passerait pas devant votre client.

Ce constat n’est pas seulement le mien. Deux chercheuses de l’université de Gand ont fait réviser des textes par 16 traducteurs professionnels de huit agences, sans leur dire s’ils avaient devant eux une traduction humaine ou une traduction automatique. À exigence de qualité identique, la sortie automatique a demandé environ deux fois plus de texte modifié. Et dans une thèse conduite en 2024 sur 90 millions de mots de production réelle, plus de 40 % des interventions des post-éditeurs modifiaient le sens du texte automatique : il ne s’agit donc pas de retouches cosmétiques.

de texte modifié sur la sortie automatique, à exigence de qualité identique
environ 2 fois plus
des interventions des post-éditeurs modifiaient le sens du texte automatique
plus de 40 %

Ce que la loi exige, et qu’aucun logiciel ne peut fournir

Pour une traduction destinée à une administration, un tribunal, un notaire ou un consulat, la question ne se pose pas en termes de qualité mais de responsabilité. Le code de procédure pénale prévoit qu’à défaut d’expert inscrit sur une liste, l’autorité judiciaire peut désigner une autre personne majeure, à condition qu’elle prête serment d’apporter son concours à la justice en son honneur et sa conscience.

Ce que le droit exige n’est donc pas une compétence particulière, c’est quelqu’un qui engage sa parole et qui répond de sa traduction. Inscrite depuis 2021 sur la liste des experts judiciaires de la cour d’appel de Dijon, je certifie mes traductions et j’en réponds.

La traduction assermentée en détail

Là où je ne corrige plus, je propose

Sur une accroche publicitaire, un slogan ou une signature de marque, corriger ne sert à rien. Ce qui doit passer d’une langue à l’autre n’est pas la phrase, c’est ce qu’elle produit chez celui qui la lit, et une traduction fidèle au mot y échoue régulièrement. Je propose alors plusieurs versions, en général trois, qui ne ressemblent plus à l’original et qui fonctionnent sur le marché visé. Cela s’appelle la transcréation, c’est une mission distincte, convenue à l’avance, et elle se facture au temps passé et non au mot.

C’est le seul endroit de mon métier où la comparaison avec un outil automatique n’a pas de sens, parce qu’il ne s’agit plus de reprendre un texte mais d’en écrire un autre à partir d’une intention.

Ce que cela veut dire si vous achetez de la traduction

  • Vous êtes une agence

    Si vous êtes une agence, vous savez déjà tout cela, et ce qui vous intéresse est de savoir si je travaille dans vos conditions : je m’adapte à votre outil de TAO, j’accepte les tests, je respecte vos guides de style et vos délais, et je facture selon les modalités habituelles du secteur.

  • Vous êtes une entreprise

    Si vous êtes une entreprise, la question utile n’est pas de savoir s’il faut utiliser la traduction automatique, mais de savoir ce que vous publiez sous votre nom. Un texte sorti d’un moteur n’est pas un texte terminé, et l’écart entre les deux se voit rarement dans une langue qu’on ne parle pas.

Décrivez-moi votre besoin et joignez le document si vous l’avez : je vous réponds sous un jour ouvré avec un devis ferme, au mot ou au temps passé selon le projet.

Sources citées sur cette page

  1. Société française des traducteurs, Consultation des membres sur les usages, les perceptions et l’impact de l’intelligence artificielle générative et de la traduction automatique, rapport de présentation des résultats, juin 2026 (collecte du 18 mars au 5 avril 2026, 374 membres répondants). sft.fr (nouvelle fenêtre)
  2. Joke Daems et Lieve Macken, « Post-editing human translations and revising machine translations: impact on efficiency and quality », dans Koponen, Mossop, Robert et Scocchera (dir.), Translation Revision and Post-editing, Routledge, 2020, p. 50-70. doi.org (nouvelle fenêtre)
  3. Silvia Terribile, Productivity in the Post-Editing of Neural Machine Translation: A Mixed-Methods Analysis of Speed and Edits at Toppan Digital Language, thèse de doctorat, université de Manchester, 2024. research.manchester.ac.uk (nouvelle fenêtre)
  4. Code de procédure pénale, article D594-16, version en vigueur depuis le 15 avril 2022. legifrance.gouv.fr (nouvelle fenêtre)